Les deux scènes

Les deux scènes
Cinéma / Frontières/ DES SPECTRES HANTENT L'EUROPE
  • Lundi 1 Octobre à 18h30
  • Mardi 2 Octobre à 16h30
  • Mardi 9 Octobre à 19h00
  • Au Kursaal
  • Tarif de 2,50 à 5€
présenté par Florence Andoka, critique d'art, mardi 9 octobre

DES SPECTRES HANTENT L'EUROPE

MARIA KOURKOUTA & NIKI GIANNARI - 1H40, FRANCE, GRÈCE, 2018

La vie quotidienne des migrants syriens, kurdes, pakistanais, afghans dans le camp de Idomeni en Grèce. En attendant de traverser la frontière gréco-macédonienne : des queues pour manger, pour boire du thé, pour consulter un médecin. Un jour, l’Europe décide de fermer ses frontières une bonne fois pour toutes. Les « habitants » de Idomeni, décident, à leur tour, de bloquer les rails qui traversent la frontière.

Le film est coréalisé par deux femmes grecques de génération différente, la plus jeune, Maria Kourkouta, venant de l’image, la plus âgée, Niki Giannari, de l’écrit. Le film est tout d’abord désarmant. On craint le geste d’artiste. Aucun dialogue, aucun commentaire, aucune intrigue, aucun enjeu manifeste. Et puis lentement, cela se décante. Dans l’esprit du spectateur d’abord, qui perçoit la nature participative de ces plans, qui est à son tour saisi par l’ineptie cruelle de l’attente, par l’indifférence suprême de l’envi- ronnement, par l’entêtante confusion dans laquelle ces êtres déjà brisés sont abandonnés. Le film lui-même change insensiblement de registre, montrant les engueulades homériques qui opposent les migrants à bout de nerfs, tentés de stopper les trains de marchandises qui traversent le camp. On sent alors que le film tout entier naît de ce constat révoltant : sur notre continent aujourd’hui, on laisse circuler les trains de marchandises mais plus les hommes, les femmes, les enfants qui ont désespérément besoin de notre aide. Puis vient l’épilogue qui fait se lever le vent de la vie sur ce film. Changement impromptu de ton, de cadre, de format, de couleurs. Les réfugiés nous montrent enfin, frontalement, leurs visages, qui se révèlent, divine surprise, pareils aux nôtres. Faibles, ivres de fatigue, et pourtant forts, brûlants d’espoir et de détermination, les yeux profondément et fraternellement plongés dans les nôtres. Les accompagne sur la bande-son le texte vibrant d’intelligence et de sensibilité d’un poème écrit par Niki Giannari, lu par l’actrice Lena Platonos. Ce texte et plus largement ce film a ainsi le mérite de mettre en perspective ce qui se rejoue du passé dans notre présent, ce que nos hantises doivent à nos fantômes. On trouvera ce texte publié dans son intégralité dans Passer, quoi qu’il en coûte (Ed. de Minuit, 2017), beau livre à deux voix cosigné par Niki Giannari et l’historien de l’art Georges Didi-Huberman.
Jacques Mandelbaum, Le Monde